17/09/2008

PEINTURE - RENOIR

Pierre-Auguste RENOIR : Le pathétique Maître des Collettes.

(1841-1919).

Comment raconter l’ultime demeure de Renoir sans rappeler que la sauvegarde d’oliviers centenaires incita l’illustre peintre à acquérir ce magnifique domaine provençal en juin 1907.

En effet, la propriétaire des Collettes de l’époque souhaitait céder ce flanc de colline descendant vers la mer, à un marchand de biens qui envisageait de faire abattre tous les arbres de cette propriété de plus de trois hectares, pour y produire des œillets. Emu par ce noir projet, et poussé par sa femme Aline qui se refusait à poursuivre cette vie de nomade que son artiste de mari lui faisait mener, Renoir acheta également les Collettes pour soulager sa santé précaire qui l’obligeait depuis quelques années déjà, et ce durant les mois d’hiver, à quitter sa maison d’Essoyes dans l’Aube, pour aller réchauffer ses articulations malades au soleil de la Méditerranée.

Installé depuis 1903 dans le centre de Cagnes-sur-Mer où il louait chaque hiver un appartement, Renoir était tombé amoureux du paysage enchanteur des Collettes, ces petites collines plantées d’oliviers au milieu desquels s’élevait une minuscule ferme provençale qui abrite aujourd’hui la bibliothèque consacrée au Maître de Cagnes.

Subjugué par les merveilleux mariages colorés des fleurs de Provence et des orangers qui excitaient chaque jour un peu plus son insatiable appétit de chantre de la peinture, Renoir s’enivra alors tendrement à la jouissance procurée par le travail incessant de ses pinceaux, pendant que sa maîtresse femme assistait l’architecte qui avait pour tâche de construire leur dernière demeure. Dévouée corps et âme à celui qu’elle appela toujours « Renoir », Aline fut sa vie durant d’un précieux concours pour cet homme rongé par une polyarthrite chronique évolutive et douloureuse qui ne diminuait cependant pas son besoin vital de courtiser chaque jour ses couleurs et ses pinceaux.

« Renoir est fait pour peindre comme une vigne pour donner du vin » avait un jour affirmé sa femme, pour mieux respecter le destin exceptionnel de celui que Picasso surnomma « le Pape ».

Et tandis qu’Aline s’appliquait avec les nombreux domestiques à entretenir et embellir la propriété des  Collettes qui résonnait chaque jour des rires et des chants des jeunes femmes à l’ouvrage qui le ravissaient, le Maître, exalté par son bonheur de peindre qui supplantait ses douleurs les plus aiguës, composa quelques-uns de ses plus beaux chefs-d’œuvre, à l’exemple du tableau « Gabrielle aux bijoux ». Dans cette toile, où figure sur la droite le guéridon que l’on retrouve encore aujourd’hui dans la maison des Collettes, Renoir réalisa l’un des plus beaux portraits de son modèle préféré, en faisant ignorer au grand public combien les souffrances extrêmes de ses maigres doigts atrocement déformés par la maladie, n’étaient pas parvenues à aliéner son exceptionnel talent.

Renoir Gabrielle.jpg
Gabrielle aux bijoux, 1910.
Huile/toile, 81 x 65 cm.
 

 

Ne survivant que pour son art, le Maître des Collettes tenta d’endiguer l’irrémédiable progression de l’ankylose de ses mains en jouant avec un gros bilboquet conservé encore aujourd’hui parmi les objets familiers de sa dernière demeure, mais rien n’y fit.

Implacable, la maladie gagna de mois en mois, et lorsque les phalanges de ses doigts se furent impitoyablement repliées sur les paumes de ses mains, en lui interdisant toute dextérité, et en lui imposant de douloureuses blessures que des bandelettes de gaze talquées tentaient d’atténuer, Renoir se contenta de son sort, en maîtrisant sans gaucherie son pinceau coincé entre ses doigts morts.

Malgré l’aube de ses soixante dix ans, son esprit lucide, vif et méticuleux, ne perdit rien de son intégrité artistique pour l’aider à composer encore des tableaux exceptionnels dont l’éclat et la fraîcheur des couleurs, à l’aspect émaillé, ne demeurent aujourd’hui que le résultat probant de son métier qu’il respectait au-delà de tout.

Utilisant une palette carrée où chacune des couleurs employées avait sa place définie, Renoir ne relâcha jamais son application à encore mieux faire, et continua de peindre en répétant les gestes qui avaient toujours servi son talent. Rinçant avec application son pinceau après chaque touche, il remplaçait sans hésitation les chiffons souillés, pour mieux magnifier ce métier qu’il vénérait.

Même dans ses extrêmes souffrances, il respecta sans mesure son art, comme il se respectait lui-même. Toujours proprement vêtu d’un veston gris exposé lui aussi aux Collettes, le Maître n’oubliait jamais de se faire nouer sa cravate lavallière bleu roi à petits pois blancs, chaque matin, avant de se laisser transporter dans son atelier, ou à l’extérieur de la maison.

Car après 1910, les cannes et béquilles sur lesquelles il s’appuyait jusqu’alors pour se déplacer, devinrent inutiles lorsque ses jambes l’abandonnèrent elles aussi définitivement, pour le clouer sur un fauteuil roulant qui ne parvint cependant pas à saper son incomparable moral.

Imperturbable, le vieux Maître affirma alors sans ambages à un médecin envoyé par des amis « J’aime mieux peindre que marcher ».

Traitant alors sa maladie sans aménité, Renoir poursuivit son œuvre dans l’émotion toujours intacte de son incomparable besoin de créer. Car, après cinquante années de travail acharné ayant engendré plus de quatre mille tableaux, et interné dans l’impitoyable prison de sa maladie, Renoir n’abdiquait toujours pas. Il se laissa envahir par cette force surnaturelle qui lui permit encore de peindre des œuvres de qualité comme dans sa première période impressionniste, à l’exemple du tableau « L’arbre près de la ferme », et dans lequel la luxuriante végétation provençale voulue par Renoir dans sa propriété, fut restituée avec fidélité, pour mieux exprimer son envie à puiser là chaque jour les voluptueux frissons que provoquait la contemplation de ses yeux sans égal.

Renoir l'arbre.jpg
L'Arbre près de la Ferme, 1912.
Huile/toile, 45 x 54 cm.

Raisonnablement à l’abri du besoin, et adulé par de nombreux admirateurs qui lui rendaient visite régulièrement en lui rapportant les derniers potins de Paris, et qui avaient pour noms : Vollard, Maillol, Vuillard, Matisse, Durand-Ruel, Valtat, Rodin, Monet, et bien d’autres encore, « l’artiste de la lumière du jour » préserva son humilité naturelle durant les six dernières années de son existence méditerranéenne, en refusant souvent de céder aux grands marchands de l’époque bon nombre de tableaux qu’il souhaitait léguer à ses enfants. Après la disparition de leur père, ses trois fils héritèrent de sept cent vingt quatre œuvres conservées par le vieux Maître dans la maison des Collettes.

A l’intransigeant paroxysme de ses souffrances, Renoir opposa son intarissable besoin de créer, et comme pour punir l’inique fatalité qui tentait d’annihiler son enthousiasme légendaire, le Maître désarçonna de destin en osant la sculpture. Ses doigts à demi-morts réalisèrent alors un buste expressif de son fils Coco (Claude) avant que sa dévorante passion pour la peinture ne reprît sa suprématie.

Mais en 1913, avide de nouvelles créations en trois dimension, Renoir s’attacha la collaboration active de Richard Guino, un jeune artiste formé par Maillol, pour sculpter par procuration, et dans une communion parfaite où les doigts habiles du sculpteur catalan exécutaient les directives méticuleuses données par le peintre aux doigts morts.

De cette singulière association probablement unique dans l’histoire de l’art, naquirent une vingtaine d’œuvres réalisées jusqu’en 1918, dont la magistrale « Vénus Victrix » qui agrémente aujourd’hui l’une des allées de la propriété des Collettes.

Fin 1918, cloué sur son fauteuil roulant où on l’installait chaque jour sur d’épais coussins, tant ses os saillants agressaient ses chairs fragiles, Renoir ignora les moignons qui avaient définitivement remplacé ses mains, pour réaliser les « Baigneuses » du Musée d’Orsay, en affirmant, sagace, « je fais encore des progrès, je suis tout à fait heureux »

Souffrant d’une pneumonie contractée quelques jours auparavant en peignant dans son jardin, le vieux Maître alors âgé de soixante dix huit ans, s’éteignit le 3 décembre 1919, à deux heures du matin, après avoir peint un ultime bouquet d’anémones cueilli dans sa propriété.

Devenue aujourd’hui le Musée qui retrace scrupuleusement l’existence finale du grand peintre, notamment au travers de la visite des ateliers du Maître dans lesquels reposent les objets qu’il affectionnait tant, la Maison des Collettes mérite le détour, car elle propose au visiteur de découvrir nombre des dernières créations du grand artiste, ainsi que tous les objets familiers et autres meubles qu’il avait choisis, et installés dans son ultime demeure, à l’exemple de son fauteuil roulant, de son grand chevalet d’atelier, ou de la chaise à bras qui aidait à le transporter dans ce jardin où il s’émerveilla jusqu’à son dernier souffle, de la splendeur de la flore provençale.

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Le Grand atelier du Maître.

L’application de ce Musée Emotions à restituer les vérités de Renoir invite à l’admiration de ce petit homme chétif, mais débordant d’humour, et qui avait un jour avoué à son fils Jean : « ne la choisis pas trop lourde !… s’il me prenait l’envie de me promener dans la campagne », en parlant de la future pierre tombale prévue pour sa sépulture !

MUSEE RENOIR : Chemin des Collettes à Cagnes-sur-Mer. 06, F.

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Alain VERMONT

14:04 Écrit par L'Art Pluriel dans 4 -- PEINTURE : EVOLUTION DES ARTISTES | Lien permanent | Commentaires (1) |  Imprimer | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook |

Commentaires

J'adore les tableaux de Renoir !

Écrit par : Leslie | 13/05/2014

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